Le témoignage direct est rare chez les abolitionnistes. Ils sont en effet peu nombreux à s’être rendus sur place avant de publier articles et ouvrages. La plupart d’entre eux reprend l’argumentation des précédents, l’orientant selon des critères religieux ou moraux plus ou moins accentués. Cela ne retire rien à leur légitimité mais leurs interventions manquent alors d’une authenticité qui rendrait sans doute leur travail plus réaliste, plus proche des réalités économiques et humaines qu’ils évoquent. Les antiesclavagistes des XVIIIe et XIXe siècles ont forgé une argumentation à laquelle puisent aujourd’hui encore organisations non gouvernementales et organismes internationaux pour enclencher des campagnes contre les servitudes contemporaines. Cette argumentation manquait toutefois – comme aujourd’hui encore – d’analyses économiques, sociales et humaines approfondies. Peu de chiffres émaillent les adresses, pétitions et fascicules de la Société des amis londonienne, de la Société des amis des Noirs, de la Société française pour l’abolition de l’esclavage ou de la British and Foreign Anti-Slavery Society. Les abolitionnistes n’affrontent pas les représentants des colons planteurs sur ce terrain.

Dans le domaine du témoignage, une question subsiste enfin, sans réponse, relative au déséquilibre des sources dont dispose l’historien. Les témoignages d’esclaves sont rares pour le monde colonial anglo-saxon ou pour les colonies hispanophones. La plupart d’entre eux sont rédigés, avec de louables intentions certes, par les comités abolitionnistes en tant qu’écrits de propagande. Rares sont les récits authentiques, tels que l’autobiographie qu’Olaudah Equiano publia en 1789 ou, plus tard, le récit de sa vie d’esclave et de son évasion vers le Nord des Etats-Unis par Frederick Douglass. Ils sont par contre inexistants pour les colonies françaises. Le système du silence auquel les gouverneurs sont si attachés en matière de blocage de l’information sur des incidents survenus dans une colonie afin qu’ils n’en contaminent pas une autre, est une pratique ancienne qui a montré son efficacité en matière de gouvernement colonial. On mesure alors l’ampleur de cette absence de témoignage direct des premiers concernés. Une lacune documentaire que rien ne pourra remplacer…

 

Un cas d’école

L’élaboration et l’entrée en vigueur du décret d’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises peuvent être considérées comme un cas d’école en matière de philosophie politique et de pragmatisme colonial. Une distance inédite s’est immédiatement instaurée entre la théorie des décrets de l’émancipation, leur inspiration voulue à la fois républicaine et universelle, et les réalités et contraintes de la nouvelle donne coloniale. Pourtant, la brève parenthèse qu’ouvrit la proclamation de la liberté dans ces territoires demeure exceptionnelle dans leur histoire. Liberté du travail, liberté d’expression, de réunion, de vote, d’accès à l’éducation ou à une reconnaissance civique furent réelles mais bien vite rognées, voire supprimées dès les mois d’août-septembre 1848. A la proclamation de la liberté succéda une politique de contrôle social, de « police du travail » qui ne laissait rien au « libre arbitre de l’homme » invoqué dans le décret du 27 avril pourtant présenté par la commission d’abolition de l’esclavage comme devant remédier à un « crime de lèse humanité »…

L’oubli du passé mis en œuvre dès 1848, relayé par les autorités locales, la presse, l’école, le clergé contribua à l’élaboration de mythes politiques assez puissants pour générer une manipulation de l’histoire dans la longue durée et de nouvelles formes de rapports au pouvoir. En 1854, le gouverneur de la Guadeloupe Bonfils écrivait au ministre de la Marine et des Colonies : « Il faut aujourd’hui s’emparer de l’esprit public et le diriger… »1

 


1 ANOM, Série géographique Guadeloupe 4-48.