En 1848, l’intervention de Victor Schœlcher auprès de François Arago, alors ministre de la Marine, consacre le rôle de deus ex machina qui lui est immédiatement attribué, et marque le point d’ancrage d’un mythe Schœlcher encore actif de nos jours. L’abolitionniste serait « l’auteur » et le « signataire » du décret d’abolition – or il n’est pas seul au sein de la commission, bien qu’ayant bien entendu rédigé le projet de décret – et il ne le signe pas, cette fonction étant laissée aux membres du Gouvernement provisoire.

Il aurait « imposé » l’abolition à Arago lors de leur entrevue du 3 mars 1848, dès son arrivée à Paris en provenance du Sénégal. Or, le principe de la suppression de l’esclavage avait été adopté, comme l’a bien établi l’historien Oruno D. Lara, dès le 25 février par le Gouvernement provisoire à l’Hôtel de Ville de Paris. Arago était harcelé dès le lendemain, 26 février, par les délégués des planteurs en vue de ralentir le mouvement ainsi enclenché et de prendre en compte leurs revendications. Le ministre de la Marine adresse ce même jour une lettre aux gouverneurs pour qu’ils fassent patienter les esclaves, pour qu’ils recommandent le travail, l’ordre public, le respect de la propriété. Par contre, Schœlcher impose bien une émancipation « immédiate » - la correction qu’il porte sur la minute du décret avant impression le prouve. Il entreprend également d’obtenir la signature du décret par le gouvernement avant même la réunion de l’Assemblée nationale constituante qui vient d’être élue et qui – il en est persuadé – différera toute discussion et le vote concernant l’abolition. La lecture des procès-verbaux de séances de la commission prouve également qu’il impose la pratique du suffrage universel masculin à ses collègues pour la plupart réticents, faisant des anciens esclaves des « nouveaux libres / nouveaux citoyens » appelés à élire leurs représentants au parlement.

Le mythe de la reconnaissance à l’abolitionniste – et par là même à une République libératrice – s’impose au point de masquer un processus historique beaucoup plus complexe, voire de le remplacer. Un contexte économique et commercial dégradé, la concurrence de la production betteravière qui suffit déjà au marché européen, les phénomènes de résistance des esclaves et de peurs sociales sans cesse renouvelés depuis plus de quatre décennies ne sont que très tardivement pris en compte dans l’historiographie des Caraïbes. Or c’est bien d’un processus qu’il s’est agi. Le décret du 27 avril 1848 a accéléré ce processus de manière déterminante, mais il ne fut pas un acte émergeant d’un néant historique. On assista en fait, dès 1848, à la rapide transformation d’un processus historique en un hommage à une personnalité unique, celle de l’abolitionniste.

Le mythe d'une « nouvelle ère »...

Les décrets qui accompagnent celui de l’abolition le 27 avril 1848, dits décrets organiques, prévoient un réencadrement des populations sortant du système esclavagiste qui mène, dans les mois qui suivent, à des réalités bien éloignées de la liberté proclamée. Un ensemble d’arrêtés restreint la liberté – la supprime dans certains cas – de septembre 1848 aux arrêtés sur la « police du travail » de 1856-1857 en Guadeloupe et en Martinique.

Dès son arrivée en Martinique en juin 1848, Perrinon annonce à ses administrés : « Une ère nouvelle vient de s’ouvrir pour vous, vous êtes devenus citoyens français ». Quant à Husson, directeur de l’Intérieur en Guadeloupe, il affirme à la même époque que les esclaves doivent leur liberté aux colons, intervenus auprès d’Arago en février 1848… Une geste historique mythique est progressivement élaborée, cependant que la politique d’oubli fait son œuvre et que les publications relatives à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Guyane sont le fait de colons et planteurs qui affinent et transmettent par ce biais leurs revendications.