Le champ colonial est miné de mots-pièges hérités de l’histoire. Celui des abolitions de l’esclavage n’y a pas échappé. La colonisation, la traite humaine et l’esclavage qui lui furent liés ont généré une terminologie de la violence, de la discrimination, de la soumission, de la dépendance. Le temps des abolitions fut partout celui de l’élaboration d’une mythologie de longue durée.

Dans les colonies françaises, si les esclaves sont déclarés « nouveaux libres », l’encadrement des populations qui disparaît avec l’esclavage est immédiatement remplacé par des mesures de contrôle social prévues par la commission d’abolition elle-même et renforcées par les contraintes locales spécifiques. Les autorités cherchent à légitimer ce nouvel ensemble législatif et à justifier la politique d’« oubli du passé » qui doit sous-tendre le processus. Des mythes historiques, politiques, économiques sont alors rapidement forgés, diffusés par des vecteurs efficaces tels que l’école, le clergé ou la presse.

Les abolitionnistes et l’histoire

Dès le début des années 1840 se forge en France le mythe de la personnalité qualifiée d’« abolitioniste » de l’esclavage hérité du monde anglo-saxon. Les abolitionnistes, grandes figures aussi investies dans la défense des droits de l’enfance, des femmes, des déshérités en général, sont le plus souvent issus des sphères politiques, parlementaires, des personnels judiciaires ou religieux et de milieux dits intellectuels divers. Ils contribuent eux-mêmes à la diffusion de leurs ouvrages, interventions, discours, forgeant en quelque sorte, dès le XVIIIe siècle, leur propre histoire et les moyens de sa transmission.

Toutefois, leurs réactions face aux engagements des esclaves, les réponses qu’ils adressent - rarement - aux appels incessants que sont les actes de résistance qui n’ont pas moins d’intensité au XIXe siècle que pendant les périodes précédentes, sont moins analysées. Certaines questions ne sont pas posées, telles que :

 

  • • leur prise en compte des phénomènes de résistance des esclaves aux moments où ils se produisent ;
  • • les relations qui peuvent éventuellement s’établir entre esclaves et abolitionnistes occidentaux lorsque ceux-ci se déplacent dans les colonies ;
  • • la nature des témoignages concrets que les abolitionnistes ont en mains au sujet des réalités du régime de l’esclavage et des stratégies de survie progressivement élaborées par les esclaves ;
  • • les doutes qu’ils peuvent émettre quant aux informations dont ils disposent en Europe ;
  • • la manière dont ils envisagent la transmission de leurs informations à l’intention des instances gouvernementales et du public.