1848

 

Proclamation de Napoléon Joseph Sarda-Garriga, Saint-Denis, Île de La Réunion, 17 octobre 1848.

« République française - Liberté, Égalité, Fraternité

Chers concitoyens, mes amis,

Organe de la République et dépositaire de ses pouvoirs, j’arrive au milieu de vous, non pour assister à la décomposition de votre société, mais pour l’organiser dans une pensée d’union, de fraternité et dans des vues d’ordre, de prospérité et de développement agricole.

Notre révolution, si pure, trouvera dans ce beau pays de l’imitation et de chaleureuses sympathies.

Je sais combien, dans des temps difficiles et à ces époques de luttes terribles entre les nations, la Métropole a rencontré de ressources dans le patriotisme et la bravoure des Créoles. Je sais aussi que j’y trouverai moi-même, au besoin, le secours de ces nobles sentiments de dignité nationale.

La France nouvelle, enfin dégagée de tout intérêt dynastique, ne consultera plus désormais que ce qui est droit, que ce qui est juste.

Toutefois, en présence d’une paix que la grande politique de la République tend à consolider de plus en plus, c’est aux pacifiques et douces inspirations de vos cœurs, que je fais appel aujourd’hui. Oui... appel à vous tous, Colons déjà libres et Colons qui le serez bientôt, car Dieu vous a créés frères et je vous confonds dans mon affection.

Je compte sur votre concours loyal, propriétaires du sol et industriels.

Je compte sur vous aussi, hommes de labeur, jusqu’ici asservis.

Si ceux qu’une triste classification avait constitués, les maîtres doivent apporter un esprit de fraternité et de bienveillance dans leurs rapports avec leurs anciens serviteurs, s’ils doivent être animés de sentiments de charité chrétienne pour les malheureux que l’âge et les infirmités accablent.... n’oubliez pas, vous frères, qui allez être les nouveaux élus de la cité, que vous avez une grande dette à payer à cette société dans laquelle vous êtes près d’entrer. La liberté, c’est le premier besoin de l’humanité, oui; mais ce suprême bienfait impose d’importantes obligations : la liberté élève le travail à la hauteur du devoir. Être libre, ce n’est pas avoir la faculté de ne rien faire, de déserter les champs, les industries. Être libre.... c’est l’obligation d’utiliser son temps, de cultiver son intelligence, de pratiquer sa religion. Le travail, en effet, est une mission imposée à l’homme par Dieu ; il le relève à ses propres yeux, en fait un citoyen; il l’appelle à fonder la famille.

Écoutez donc ma voix, mes conseils, moi qui ai reçu la noble mission de vous initier à la liberté.... Si, devenus libres, vous restez au travail, je vous aimerai ; la France vous protégera. Si vous le désertez, je vous retirerai mon affection; la France vous abandonnera comme de mauvais enfants.

Je fais publier les institutions que la République destine à ce pays. Je ne les considère que comme les premiers pas dans la voie d’une complète assimilation avec les institutions de la mère-patrie. Quand cette terre si éminemment française ne portera plus d’esclaves, elle formera, j’en ai l’assurance, dans la grande unité nationale, un département d’outre-mer gouverné par les lois générales de la Métropole.

Et vous, qui allez bientôt recevoir de ma main, comme un présent de la France régénérée, la liberté que vous méritez si bien, vous n’aurez que deux mois à attendre l’avènement du jour si solennel qui vous fera citoyens.

Patience donc et confiance. J’irai sous peu vous voir dans vos ateliers, connaître le pays et ses besoins.

Chers concitoyens, le Gouvernement provisoire, en décrétant l’abolition immédiate de l’esclavage, a consacré votre droit à l’indemnité. J’ai la confiance que l’Assemblée nationale, dans laquelle vous comptez de nombreux amis, achèvera généreusement cette œuvre.

Je puis vous donner l’assurance que le gouvernement s’occupe avec sollicitude de l’établissement de banques locales et de la diminution du tarif de vos sucres.

Depuis longtemps déjà les bras font défaut à votre agriculture; ce sera l’objet de mes constantes préoccupations.

Bientôt, la Colonie sera appelée à élire ses représentants; que leur vie soit soumise à un examen équitable et sévère.

De cette épreuve solennelle sortiront, je n’en doute pas, des hommes sincèrement dévoués à la République et aux fortes institutions qu’elle nous prépare.

Fonctionnaires de tous rangs, vous aurez à me seconder. J’ai le droit de vous demander du zèle sans hésitation, car la République veut être servie avec dévouement et sans arrière-pensée. Je donnerai l’exemple, en la servant moi-même avec bonté comme sans faiblesse.

Ministres du Christ, nous avons à accomplir une œuvre de moralisation et de civilisation. Que le zèle dont vous avez donné tant de preuves, dans votre rude apostolat se ravive, s’il en était besoin, au souvenir de ce prélat que la République vient d’inscrire au nombre de ses saints. J’ai foi en vous, comptez sur moi.

J’ai salué la vue de ce pays avec bonheur. Mon âme, en proie aux émotions les plus vives, s’est ouverte à l’espérance de faire votre bien. Permettez donc, mes chers compatriotes, qu’en acclamant ces paroles : Vive la République , je vous remercie avec effusion de l’accueil cordial que j’ai reçu de vous.

Grâce à la confiance que le digne gouverneur auquel je succède, avait su vous inspirer, grâce à la patriotique résignation des maîtres et aussi à la sagesse et au bon sens de la population esclave, j’ai trouvé notre Colonie calme et tranquille : je n’ai entendu partout que des paroles de concorde et de fraternité.

Gloire et merci à vous tous, mes chers concitoyens ! Cette paix est votre ouvrage; c’est à vous que vous devez la sécurité de vos familles.

Le concours que toutes les classes de la population m’ont si spontanément offert m’est un gage certain que l’alliance de l’ordre et de la liberté, cimentée par le travail est enfin fondée dans votre belle Colonie. Remercions-en l’auteur de toutes choses, et soyons toujours dignes de la protection qu’Il accorde à vos heureux climats, en consolidant par nos efforts fraternels l’établissement de la nouvelle société coloniale.

Vive la République ! Vive la Colonie !

Le Commissaire Général de la République,

Sarda-Garriga. »

À lire aussi :
Napoléon Joseph Sarda-Garriga, proclamation « Aux Travailleurs », 20 décembre 1848