1848-1849

La représentation des colonies à l’Assemblée nationale

Des campagnes électorales particulièrement vives, auxquelles les loges maçonniques prennent une part déterminante, s’ouvrent dès le lendemain de l’abolition. Des clubs politiques, de nouveaux journaux sont créés, la participation électorale dépassant parfois le taux de 70% lors des premiers scrutins des années 1848-1850. Mais les clubs politiques sont fermés dès septembre 1848, les journaux soumis à des droits exorbitants et à d’incessants procès pour « délit de presse ».

Les élections législatives ont lieu dès août 1848 en Guadeloupe et en Martinique, organisées en fonction du décret instaurant le suffrage universel masculin du 5 mars 1848 et des instructions accompagnant le décret d’abolition de l’esclavage.

Schœlcher, Perrinon, Louisy Mathieu en Guadeloupe, Bissette, le colon Pécoul et l’avocat Pierre Pory-Papy en Martinique sont les principaux protagonistes de la période électorale 1848-1850. En Guadeloupe, où les taux de participation électorale atteignent entre 62 et 65 % pendant la période 1848-1850, Victor Schœlcher remporte 47 % des suffrages, François-Auguste Perrinon 48 %, Louisy Mathieu, 34 % en 1848 ; en 1849 : Schœlcher et Perrinon : 76 %, puis en 1850 (nouveau scrutin législatif suite à l’invalidation de celui de 1849 pour fraude) : 83 %. En Martinique en 1848, où la participation varie de 52 à 58 %, C.A. Cyrille Bissette l’emporte avec 96 % des voix, Pierre Pory-Papy avec 93 % et Schœlcher avec 92 %. En 1849 : Bissette recueille 95 % des suffrages et Augustin Pécoul 77 %. Les partisans des courants schoelcheriste et bissettiste s’opposent en des joutes verbales mémorables, mais aussi lors de charivaris et de manifestations de rue plus violentes. Pourtant, les deux camps, partagés au niveau des alliances – les schoelcheristes ne pardonnent pas au Martiniquais Bissette l’alliance électorale qu’il a conclue avec le planteur Pécoul –, n’en défendent pas moins des principes identiques. Liberté, égalité de traitement pour tous, accès de tous à toutes les fonctions sans discrimination, régime républicain, assimilation des droits politiques des « nouveaux citoyens » des colonies à ceux de la France sont des revendications communes aux deux camps.

Schœlcher, élu en Guadeloupe et en Martinique en 1848, choisit de représenter la Martinique et laisse son siège de la Guadeloupe à son suppléant, Louisy Mathieu, un ancien esclave, qui arrive à Paris en octobre 1848. Tous deux siègent dans les rangs de la Montagne.

En Guadeloupe, les premières fraudes électorales survenues lors du scrutin pour la désignation des représentants à l’Assemblée législative en juin 1849 provoquent de violents incidents à Marie-Galante et l’invalidation générale des élections dans cette colonie. Un nouveau scrutin a lieu en janvier 1850, le dernier avant une grande période de silence électoral sous le Second Empire et le retour d’un régime républicain en 1871.

Etat de siège et procès politiques en Guadeloupe

En Guadeloupe, l’état de siège est instauré en 1850 par le colonel Fiéron, gouverneur de l’île, qui craint les effets d’un « complot du feu ». Les procès politiques jugés en conseils de guerre envoient aux bagnes plusieurs dizaines de personnages jugés « dangereux », incendiaires et autres « meneurs » dont les condamnations doivent être exemplaires. Le procès le plus célèbre est intenté à Léonard Sénécal, né esclave en Guadeloupe, libre patenté, accusé d’incitation à la guerre civile, de complot d’incendie, meneur dont le colonel Fiéron et le procureur général Rabou décident de faire un exemple pour éradiquer de la colonie toute tentative de « séparatisme », pour reprendre le terme de cette époque, c’est-à-dire d’indépendantisme. Sénécal et ses partisans sont en effet accusés de vouloir répéter en Guadeloupe les événements de Haïti, d’encourager les travailleurs à abandonner la culture de la canne au profit de denrées vivrières, par exemple.

Accusé d’avoir dérobé les arbres de la liberté que le gouverneur et les autorités religieuses de l’île devaient inaugurer en mai 1849, et de vouloir organiser une fête parallèle à l’occasion du premier anniversaire de la liberté, Sénécal, membre de la loge maçonnique des Disciples d’Hiram, est considéré comme capable de soulever les nouveaux libres. Il est condamné le 6 octobre 1851 aux travaux forcés à perpétuité par la cour d’assises de Basse-Terre, envoyé au bagne de Guyane d’où il sort en 1862 après avoir obtenu une grâce mais avec interdiction de séjourner dans les colonies françaises. Il choisit de s’établir en Haïti. Le compte rendu de son procès fait l’objet d’une publication que le gouverneur Fiéron souhaite faire diffuser le plus largement possible.

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