1849-1890

À partir de 1848 est mis en œuvre, dans chaque colonie, un contrôle social étroit et rigide. Une grande quantité de documents étaie cette radicalisation de la politique menée dans ces colonies et le constant souci de centralisation des pouvoirs.

Entre 1848 et 1857, c’est-à-dire entre l’entrée en vigueur de l’abolition de l’esclavage et celle des décrets locaux dits de police du travail, la liberté a été proclamée. Rappelons qu’elle l’est avant même l’arrivée des textes parisiens en Martinique et en Guadeloupe. Des incidents graves survenus le 22 mai 1848 au Prêcheur et à Saint-Pierre en Martinique, des attroupements d’esclaves en plusieurs points de la colonie jugés dangereux par les autorités de Guadeloupe ont entraîné la proclamation de l’abolition respectivement les 23 et 27 mai dans ces deux colonies où les commissaires généraux de la République, Perrinon et Gatine, ne débarquent avec les décrets que les 3 et 5 juin suivants.

Les esclaves deviennent des travailleurs salariés potentiels, prêts à occuper des emplois dans les premières fabriques puis dans les usines sucrières centrales. Ils peuvent inscrire leurs enfants dans les écoles qui devraient être ouvertes dans chaque bourg pour y recevoir l’instruction élémentaire dispensée par les Frères de l’instruction chrétienne et par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny.

Ils se rendent aux bureaux d’état civil des bourgs où ils résident afin de s’inscrire et échanger leurs numéros matricules contre des noms patronymiques.

Les salaires des ouvriers agricoles devraient leur permettre de placer leurs économies dans des caisses d’épargne et de consommer les denrées importées de France par un commerce maritime dont on attend une prospérité croissante. Un système de protection sociale est prévu pour prendre soin des enfants abandonnés, des malades et des vieillards.

La réalité est toutefois bien différente. La suppression de la servitude est proclamée, en Guadeloupe, en une période où sévit une violente épidémie de petite vérole. Routes et chemins sont jonchés de cadavres enveloppés dans des feuilles de bananier, témoigne un marin. Le système d’association en métayage recommandé par les autorités pour pallier le manque de numéraire et les difficultés de versements de salaires ne fonctionne guère, hormis dans certains quartiers de Martinique. Les activités professionnelles des « nouveaux libres » sont contrôlées et taxées par des inspecteurs spéciaux dans chaque commune, chargés de surveiller les plants et cultures. Il en est de même de la scolarisation des enfants au-delà de l’âge de dix ans. Le dénuement des nouveaux libres est profond, bien que les témoignages sur ces points soient rarissimes.

À lire aussi :
Registre des travaux de la plantation Reiset, Le Lamentin, Guadeloupe, en 1848

Liberté sous surveillance

Dans les semaines qui suivent leur entrée en vigueur dans les colonies, les droits et libertés proclamés sont progressivement réduits. L’effervescence provoquée par les libertés de réunion, d’expression et de presse, avant le premier scrutin législatif d’août 1848, entraîne de la part des commissaires de la République des arrêtés visant à les restreindre, voire à les supprimer. À La Réunion, Sarda-Garriga refuse, malgré l’insistance des planteurs, de retarder l’entrée en vigueur du décret d’abolition au-delà des deux mois prévus, mais il impose aux « nouveaux libres », dès son arrivée dans la colonie en octobre 1848, des contrats de travail d'un à deux ans chez leurs anciens maîtres. Cependant que la moitié des esclaves échappe à ces engagements obligatoires, une sévère répression du vagabondage est appliquée avant même la proclamation définitive de l’abolition.

Entre 1848 et 1855-1857, lorsque sont pris deux arrêtés sur la « police du travail » en Martinique et en Guadeloupe, la liberté de réunion est supprimée, la liberté de la presse est neutralisée par des droits de cautionnement exorbitants, les cultures pratiquées par les nouveaux libres sont contrôlées, taxées lorsqu’il ne s’agit pas de canne à sucre ou de caféier. La circulation des « nouveaux libres » d’un bourg à l’autre est soumise à l’obligation d’un passeport intérieur visé par le maire de la commune d’origine. Le port d’un livret de travail témoignant de l’engagement du travailleur auprès d’un employeur est obligatoire sous peine d’arrestation, emprisonnement et amende pour vagabondage. Quiconque souhaite scolariser son enfant au-delà de l’âge de 12 ans se voit contraint de payer une taxe. Une série de mesures coercitives que Schœlcher qualifie, quelques décennies plus tard, d’« attentats à la liberté individuelle ».