Erreur essentielle des lendemains de l’abolition, la monoculture de canne à sucre devient plus que jamais la panacée des économies coloniales, alors que la production de sucre de betterave suffit à la consommation nationale depuis les années 1830. Une quarantaine d’usines sucrières est construite en Guadeloupe et en Martinique en trois décennies. Dès la première grande crise de surproduction, à partir de 1882-1883, leur matériel était déjà signalé comme ancien et mal entretenu. Les risques d’une économie extravertie de monoculture d’exportation et les difficultés d’écoulement qu’elle rencontre sur le marché européen sont déplorés par certains observateurs. Pour les députés de la Guadeloupe Gaston Sarlat en 1884 et Gaston Gerville-Réache en 1885, la question des sucres a « sacrifié » les colonies. Le second lance « un cri d’alarme », estimant que « les dissimulations ne sont plus de mise ». Au nombre des arguments de défense du sucre de canne qu’utilisent les usiniers, la suggestion d’une interdiction de la culture de la betterave par le gouvernement est toutefois encore en bonne place dans les premières années du XXe siècle.

Le problème de la main-d’œuvre

Deux types de réponse sont à cette époque proposés au problème de la main-d’œuvre que les planteurs jugent insuffisante et trop chère au lendemain de l’abolition : le recours à des travailleurs introduits de l’étranger et le départ de certaines catégories des populations coloniales considérées comme dangereuses pour l’ordre et inutiles dans le processus de réorganisation du travail. L’expulsion des individus jugés indésirables est, depuis le XVIIIe siècle, une pratique courante dans les colonies. Elle s’est intensifiée dans la première moitié du XIXe siècle. Des accords sont par exemple conclus entre les gouvernements français et espagnol afin que les esclaves réputés « dangereux » puissent être vendus à Puerto Rico.

D’autres sont expédiés vers la Guyane ou vers le Sénégal où une législation spécifique les voue aux travaux de terrassement et de construction. Le Sénégal est aussi l’une des principales destinations d’exil des « hommes de couleur libres » jugés comme mettant en péril l’ordre colonial lors de l’affaire Bissette en Martinique entre 1823 et 1827 ainsi qu’en Guadeloupe dans les années 1830. La pratique demeure à l’ordre du jour en 1848. Plusieurs rapports du ministère de la Marine et des Colonies envisagent en 1848-1850, « avant de songer à une immigration considérable », la « déportation » d’« une partie de la population noire qui, sans cela, serait un danger sans cesse renaissant ».

Emile Thomas, collaborateur de Louis Blanc au sein de la Commission du Travail du Luxembourg, est chargé en 1848 d’une mission d’évaluation de la réorganisation du travail dans les colonies où l’esclavage vient d’être aboli et de la nécessité du recours à l’immigration de travailleurs dans le contexte du « système des usines centrales ». Dans le Rapport à M. le ministre de la Marine et des Colonies sur l’organisation du travail libre aux Antilles françaises et sur les améliorations à apporter aux institutions coloniales qu’il remet en avril 1849, il reproche aux planteurs leurs « allures de grands seigneurs d’autrefois ». Il suggère par ailleurs de favoriser l’engagement des « mulâtres » et « gens de couleur », considérés comme politiquement dangereux, dans les corps de l’armée d’Afrique en Algérie, en groupes de « volontaires créoles africains » et de les remplacer par des travailleurs venus d’Europe, « ouvriers agricoles, industriels et commerciaux » qui seraient regroupés au sein de « fermes modèles » et organisés en « bataillons d’ouvriers militaires et coloniaux ».

Les planteurs font pression dès 1848 sur le gouvernement pour qu’il négocie l’introduction d’une main-d’œuvre sous-payée recrutée sur contrats en Afrique, en Inde et en Chine. L’exemple a été donné depuis les années 1815-1820 par Cuba puis par les colonies anglaises. En février 1852, le gouvernement français passe les premiers accords avec la Grande-Bretagne pour le recrutement d’Indiens dans les zones qu’elle contrôle puis pour celui de travailleurs dits « libres » sur les côtes africaines. Des travailleurs qui perçoivent des salaires – lorsqu’ils sont effectivement versés – quatre fois moindres que ceux qui sont légalement dus aux « nouveaux libres ». Des « immigrants » qui connaissent des conditions de travail que certains contemporains dénoncent en tant que « second esclavage ».

En 1856-1857, deux arrêtés sur la « police du travail » confirment l’obligation de possession d’un livret de travail par chaque « nouveau libre » certifiant son emploi par un patron ou un propriétaire terrien, et d’un « passeport intérieur » pour tout déplacement d’une commune à l’autre, sous peine de sanction pour vagabondage.

À lire aussi :
Victor Schœlcher au sujet de l’organisation du travail dans les colonies
Victor Schœlcher : le sort des immigrants libres...

Nouveaux libres = nouveaux imposables

La séance du Conseil privé de la Guadeloupe du 27 juin 1848 est longuement consacrée aux problèmes financiers que connaît alors la colonie. Les caisses sont quasiment vides, les travaux en cours ne peuvent plus être payés, de même que les salaires des troupes. Le gouverneur soumet alors aux membres de son conseil plusieurs solutions pour remplir les caisses locales, en dehors de l’appel aux fonds complémentaires en provenance de l’hexagone. Imposer les « nouveaux libres », en une forme de continuation du système de la capitation des esclaves, paraît un moyen certes égalitaire mais sans doute injuste. Il est proposé dans un premier temps de faire payer un franc l’inscription sur les registres d’état civil, en plus de la redevance de deux francs due pour l’obtention de l’acte même d’état civil. Mais le directeur de l’Intérieur considère comme « un outrage à la raison de faire payer un impôt à des gens qui, nouvellement libérés, n’ont encore rien qui leur appartienne ». L’ordonnateur estime qu’un impôt de 3 francs pourrait être demandé aux nouveaux libres, et de 5 francs aux « anciens affranchis ». Bonnet répond que l’impôt ne devrait établir ni « distinction ni bénéfice pour aucune classe ». Le directeur de l’Intérieur insiste sur le fait qu’il ne faut « ni privilège ni distinction pour qui que ce soit ». Il observe :

« Est-il juste d’aller demander des contributions à des hommes qui hier encore étaient esclaves ? Comment, alors que le travail n’est pas organisé, alors que les nouveaux citoyens n’ont qu’une existence nomade ou précaire, comment peut-on les assujettir à l’impôt ? »

Le procureur général propose un impôt personnel de 5 francs, équivalant à trois journées de travail. Le directeur de l’Intérieur estime qu’« il y aurait un grand danger à exiger maintenant un impôt des nouveaux libres. L’inquiétude est déjà assez considérable dans les ateliers. L’éducation politique des noirs n’est pas faite et ils ne comprendraient peut-être pas les exigences du fisc ». Il propose par conséquent de repousser « toute proposition de cette nature jusqu’après l’organisation du travail ».

Le procureur général propose de « fixer l’impôt personnel » de la manière suivante : « pour l’habitant des villes, 20 francs, des bourgs, 10 fcs, des campagnes 5 fcs. » Lignières, le maire de Basse-Terre, « regarde l’assimilation fiscale comme une garantie donnée à l’ancien esclave de son état de liberté ».

Finalement, le Conseil privé adopte les chiffres de 15, 10 et 5 francs proposés par le citoyen Mollenthiel. Lors de la même séance, il prévoit, par arrêté du Commissaire général de la République, la délivrance d’un « titre officiel, commémoratif de l’avènement de la liberté » par l’autorité municipale, à tout nouveau citoyen qui en ferait la demande. L’article 6 fixe qu’une somme de deux francs serait perçue au profit du Trésor colonial lors de la délivrance de ce titre de liberté. Le trésorier de la colonie ouvrira à cet effet un « compte en recette » qui portera le titre : « Produit de la délivrance des extraits des actes de l’état civil des nouveaux citoyens ».