1848

« Aux nouveaux citoyens
Mes amis,
Depuis vingt ans j’étais en France l’un de vos défenseurs. Je suis venu au milieu de vous pour être votre père. Écoutez donc mes avis.
La Providence a fait pour vous en un jour ce que vous attendiez depuis si longtemps. Vous êtes à la fois libres et citoyens français ! C’est un titre dont vous devez être fiers, il faut montrer que vous en êtes dignes.
La liberté que je vous ai apportée, au nom de la France républicaine, ne serait pour vous qu’un funeste présent, si l’ordre et le travail n’étaient plus assurés que jamais. La misère publique et l’anarchie feraient bientôt le malheur de tous. On maudirait la liberté !... Mes amis, l’esclavage seul doit être maudit dans ce pays.
Honneur à ceux qui ont repris le travail ! Reprenez-le tous à la voix de votre commissaire général.
C’est pour vous désormais que vous cultivez la terre. Elle n’appartient pas à tous les hommes; elle est la propriété de ceux qui l’ont acquise légitimement; mais, fécondée par vos bras, elle sera pour vous une bonne mère; vous aurez votre part de ses riches produits.
Cette part, il faut la régler par libre convention entre vous et les propriétaires, mais toujours avec justice et modération; n’oubliez pas cela.
Les cases appartiennent au propriétaire, comme les jardins, parce qu’elles sont sur son terrain, et, en général, construites à ses frais. Dans le cas même où des matériaux auraient été fournis par vous ou par des tiers, le propriétaire peut s’opposer à l’enlèvement de ces matériaux, s’il offre d’en payer la valeur; en sorte que vous ne pouvez jamais, sans son consentement, rester dans les cases ou les détruire.
Mais les propriétaires, si vous travaillez chez eux au salaire ou par association, vous laisseront la jouissance des cases et des jardins que vous cultiverez le samedi ; et ainsi vous serez mieux partagés que les ouvriers blancs en France.
Traitez donc avec les propriétaires, en débattant les conditions de vos contrats sur ces bases de raison et d’équité, comme il convient à des hommes libres et justes.
C’est l’association que je vous recommande, le salaire vous ferait vivre au jour le jour; ce n’est pas assez ; il faut songer à l’avenir. Dans l’association, vous trouverez non seulement des moyens d’existence, mais aussi les ressources nécessaires pour vous entourer d’une famille, pour élever vos enfants et devenir vous-mêmes propriétaires.
Vous amassiez des pécules pour vous racheter de l’esclavage; vous pourrez désormais, avec vos épargnes, acquérir des terres, planter des cannes, faire du sucre pour vous et mériter les récompenses qui seront attribuées aux plus habiles cultivateurs.
Cet avenir n’est pas éloigné, si vous montrez du courage et de la bonne volonté. Le travail ne manque à personne dans ce pays. Vous pouvez tous en avoir. Ceux qui resteraient dans l’oisiveté causeraient au commissaire général de la République, à votre meilleur ami, une profonde affliction, car, autant que l’esclavage, l’oisiveté dégrade l’homme par les vices et la misère qu’elle engendre.
Je serai bientôt au milieu de vous; et partout j’espère trouver entre propriétaires et cultivateurs la concorde, l’activité de toutes les forces, l’union intelligente et féconde de tous les intérêts.

Alexandre Adolphe Gatine »