1840-1850

« Lorsque m’isolant par abstraction du monde matériel et me retirant dans le monde intellectuel, je me représente que de deux hommes l’un se dit le maître de l’autre, maître de sa volonté, de ses mouvements, de son travail, de sa vie, de son cœur, cela me donne tantôt un fou rire, et tantôt des vertiges de rage ».

Victor Schœlcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, 1842.

Au fil de ses voyages, de ses rencontres et de ses publications, Victor Schœlcher a élaboré un projet de réforme coloniale qu’il a la possibilité de mettre en œuvre en 1848. En effet, bien que n’étant au pouvoir que pendant deux mois et demi, entre le 4 mars et le 17 mai 1848, en tant que sous-secrétaire d’État aux Colonies et président de la commission d’abolition de l’esclavage, il peut initier l’application du projet qu’il a progressivement conçu pendant les décennies précédentes.

Les grands axes des réformes prévues par l’abolitionniste mènent en fait à un projet de société quasi complet. Les domaines les plus divers de la vie sociale, du fonctionnement économique, du devenir des hommes sont concernés. Le changement de statut des 70% d’esclaves que comptent alors les colonies françaises se traduirait, tout d’abord, par leur accès à la liberté. Convaincu jusqu’au début des années 1840 que cette libération devrait être progressive et longuement préparée, Schœlcher opte pour une abolition immédiate après les échecs du système progressif mis en œuvre par les Britanniques : la liberté devra être « immédiate », sans transition. Les propriétaires d’esclaves percevront quant à eux une indemnisation financière.

 « Les colons tout puissants, maîtres de tous les postes, s’asservissent les gouverneurs, se jouent des lois, font chasser les fonctionnaires ou les prêtres qui ne se laissent pas séduire, introduisent leurs enfants jusque dans les hauts emplois des bureaux des Colonies, au ministère de la Marine, subventionnent les journaux et payent un député et un pair de France pour vanter l’esclavage dans les Chambres ! »

Victor Schœlcher, Histoire de l’esclavage pendant les deux dernières années, 1847.

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 Vision économique et sociale

Selon le « projet schœlcherien », les esclaves libérés travailleront dans le cadre d’une production agricole réformée elle aussi, en fonction notamment des suggestions émises par un ingénieur agronome, Paul Daubrée, qui préconise en 1841 la séparation des activités de culture de la canne à sucre et de fabrication du sucre par la construction de grandes unités de production dites « grandes centrales ». Une technique d’ailleurs déjà mise en pratique à Cuba. Devenus ouvriers agricoles, les esclaves libérés seraient salariés, constitueraient des familles, auraient des enfants qui assureraient eux-mêmes le renouvellement de la main-d’œuvre, épargneraient, formeraient une masse de consommateurs de produits alimentaires et manufacturés en provenance de France. Des investisseurs européens ne manqueraient pas d’être attirés par ces nouveaux Eldorados de la production/consommation. Des organismes de crédit spécifiques devraient être créés pour satisfaire leurs besoins. La marine marchande n’aurait ainsi pas à souffrir du passage de l’esclavage à la liberté. Les échanges commerciaux ne feraient que croître à l’abri d’un Exclusif qui ne dirait plus son nom mais serait bien réel. L’encadrement de ces travailleurs agricoles serait assuré par des ouvriers spécialisés et des artisans recrutés en France, financés par le gouvernement, qui les formeraient. Schœlcher refuse par ailleurs le recours, déjà pratiqué dans les colonies anglaises et à Cuba, à une main-d’œuvre sur contrat recrutée en Inde, en Afrique ou en Chine, qu’il considère comme une traite humaine déguisée.

Un « corps de missionnaires éclairés » serait chargé de l’instruction primaire des enfants des esclaves libérés. Ils leur transmettraient, selon le même projet, « les lois exquises de la pure morale, l’admirable noblesse des devoirs de l’homme libre envers la société et la beauté mâle des occupations rurales bien comprises », ainsi que des encouragements au mariage.

Schœlcher assortit momentanément l’ensemble de ce projet d’ordre économique et social d’un fouriérisme auquel il est très attaché, estimant par exemple que les revenus de cette organisation du travail pourraient être mis en commun entre les travailleurs agricoles, ou encore que les enfants des femmes employées dans les grandes centrales seraient gardés par des « matrones » attachées à chaque atelier. Chaque famille recevrait un lopin de terre afin de survivre hors des périodes de récolte de la canne à sucre et de fabrication. Une influence « utopiste » que le républicain abandonne en fait bien vite au profit de réalités plus concrètes.