1849-1890

Le « projet schœlcherien » dépasse de beaucoup un modèle d’organisation du travail et du commerce. Il est aussi politique. Schœlcher reprend à son compte le principe de l’assimilation du régime politique colonial à celui de la France, hérité de la Révolution française et des conceptions de Boissy d’Anglas en 1795. La colonisation doit à ses yeux se faire – et se parfaire – par l’école, par le bulletin de vote, par la conscription, par l’égalité pour tous. Le courant politique schœlcheriste qui connaît à partir de 1848 un tel développement en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane est assorti d’une mythologie jusqu’à nos jours encore très active. À tel point qu’elle a masqué jusqu’à une période toute récente un processus historique – celui de l’abolition de l’esclavage et de ses lendemains – pourtant beaucoup plus complexe que la seule intervention d’un homme auprès d’un gouvernement.

« Nous voulons la liberté pour tous en France, nous la voulons de même aux colonies ; nous voulons la justice impartiale en France, nous la voulons de même pour tous aux colonies, nous voulons l’égalité pour tous en France, nous la voulons de même pour tous aux colonies.

En un mot : nous voulons la République en France, nous la voulons de même aux colonies. »

Victor Schœlcher et Gaston Gerville-Réache, « Programme » du Moniteur des Colonies, Paris, 1882.

« Monsieur Schœlcher est le ministre perpétuel des colonies »

L’ampleur du mythe de l’abolitionniste, élu à plusieurs reprises en Guadeloupe et en Martinique entre 1848 et 1850 puis à nouveau en 1871, sans même se rendre sur place, a figé les débats et les alternatives auxquels les populations concernées étaient prêtes. N’oublions pas la puissance de réflexion et d’action que représentèrent alors en Guadeloupe et en Martinique les loges maçonniques, les nombreux clubs politiques et les journaux d’opinion. Schœlcher, dénoncé par les colons et leurs délégués comme ennemi de leur prospérité, voire de leur survie, n’a-t-il pas conçu une réforme sociale et politique qui permettrait la perpétuation d’un système colonial qui, effectivement, se modifie en 1848 en fonction des contraintes de la disparition du système esclavagiste, tout en renforçant les outils d’encadrement et de contrôle des économies et des populations ? Tout en préservant la double représentation de ces colonies auprès du gouvernement central : une représentation élue, certes, au suffrage universel masculin, et une autre représentation, officieuse, celle des délégués des grands planteurs, qui eurent toujours leurs entrées auprès des instances de décision ? 

« Monsieur Schœlcher est le ministre perpétuel des colonies, c’est lui qui trace à chacun le programme à suivre, c’est lui qui destitue et nomme à son gré les fonctionnaires. Les ministres qui tour à tour abdiquent ainsi leurs pouvoirs en gémissent, nous le savons, mais aucun d’eux ne s’est encore révolté contre cette tutelle odieuse ».

La Défense Coloniale, journal des planteurs de Martinique, 26 avril 1882.