1849-1890

Les nouveaux préfets apostoliques et l’appel au recrutement religieux

Le changement de régime politique et l’abolition de l’esclavage accentuent l’acuité du rôle des religieux dans les colonies. Ils se voient chargés de l’enseignement et de l’instruction religieuse, devenant des médiateurs privilégiés des autorités locales. Ainsi la nécessité de l’ordre et du travail est-elle le motif essentiel de l’appel massif au clergé qui apparaît comme l’élément de liaison indispensable entre régimes de l’esclavage et du travail libre. Les membres du clergé savent lire et écrire, qualité encore rare dans des colonies où de nombreux planteurs eux-mêmes sont souvent proches de l’analphabétisme. Le clergé a en outre la possibilité de contacts fréquents avec les nouveaux libres par le biais des écoles à créer et des prêches, pour diffuser ces appels à l’ordre et au travail.

Dans cette logique, Schœlcher, en tant que sous-secrétaire d’État aux Colonies, place les abbés Dugoujon et Castelli à la tête du clergé de la Guadeloupe et de la Martinique. Tous deux connaissent le contexte colonial et esclavagiste, ayant déjà été en poste dans ces îles et ayant publié en faveur de l’émancipation des esclaves. Schœlcher les fait nommer préfets apostoliques de Guadeloupe pour Dugoujon, de Martinique pour Castelli. Il sollicite par ailleurs Jean-Marie de Lamennais pour qu’il augmente ses recrutements de Frères de l’instruction chrétienne et qu’il envoie des missionnaires instituteurs dans ces colonies. Il fait de même pour les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny pour l’enseignement des filles. Il écrit à Lamennais en mars 1848 :

« Je n’ignore point les efforts fructueux que les frères de votre communauté ont faits depuis plusieurs années dans le but de préparer l’éducation morale des Noirs, je sais aussi la confiance particulière que ces laborieux instituteurs inspirent aux diverses classes de la population. Votre coopération et votre dévouement nous seront donc, dans cette circonstance, extrêmement précieux, et mon Département vous connaît assez pour être certain qu’ils ne lui feront pas défaut. Veuillez donc adresser au plus tôt aux supérieurs locaux dans les colonies où vous avez des frères, les communications que vous jugerez propres à les diriger dans leur nouvelle mission et à assurer leur entier concours à la prochaine abolition de l’esclavage ».

« Planteront-ils des cannes lorsqu’ils seront devenus savants ? »

Ces mesures favorables à la fonction enseignante des missionnaires suscitent cette remarque dans les journaux locaux de colons : « Planteront-ils des cannes lorsqu’ils seront devenus savants ? » Une question prémonitoire en fait, étant donné la succession de mesures prises pour ralentir et détourner les initiatives de scolarisation. Dès novembre 1848, le colonel gouverneur Fiéron, en Guadeloupe, donne l’ordre au clergé de la colonie de ne fixer ses horaires d’enseignement et de cérémonies qu’aux samedis et dimanches afin de ne pas nuire aux travaux agricoles pendant la semaine. Une telle mesure est à l’origine non seulement d’un célèbre conflit survenu dès les jours qui suivent entre ce gouverneur et le préfet apostolique Dugoujon, mais aussi du durcissement des autorités locales à l’égard des religieux et de leur enseignement jugé inutile et néfaste pour la reprise de la production sucrière. Le cas de l’abbé Dugoujon et de son refus de se soumettre aux ordres du pouvoir colonial illustre particulièrement bien les orientations et le sens donné au rôle assigné aux religieux. Cet abbé, qui a dès 1840 exprimé des opinions abolitionnistes, s’opposant aux planteurs de Sainte-Anne en Guadeloupe dont il fut vicaire, fait l’objet, en 1848, de l’accusation de propagation en chaire de « doctrines communistes ». Une accusation que confirment plusieurs maires de la colonie. Celui de la commune de Petit-Bourg, en Basse-Terre, rapporte les paroles que Dugoujon aurait prononcées devant une assemblée d’anciens esclaves :

« Jusqu’à ce jour, on a empêché le clergé de vous instruire de vos droits, on voudrait encore vous bâillonner, mais personne ne nous fermera la bouche, nous sommes disposés à sacrifier notre vie pour apprendre aux nouveaux affranchis leurs droits ».

Mais Dugoujon, le nouveau préfet apostolique de la Guadeloupe, dont la nomination est due à la recommandation de Schœlcher, ne poursuit guère son action avec la liberté et la confiance que lui avait pourtant assurées le régime républicain.

Les accusations s’amoncellent à son encontre : « organisation d’un club ecclésiastique » à Pointe-à-Pitre sur le modèle des clubs républicains de France, interdits dans la colonie depuis septembre 1848, « excitation de la population noire contre les Blancs ». Sa parole est ressentie par le gouverneur Fiéron, en novembre 1848, comme étant assez puissante pour « d’un seul mot, soulever les mulâtres et les Noirs ». Entre 1848 et 1852 le nombre d’écoles des Frères ouvertes dans les deux colonies de Guadeloupe et de Martinique a certes triplé, mais la proportion de jeunes enfants scolarisés en primaire n’est alors que de 8%. Elle atteint 14% en 1870. Les gouverneurs, à partir de cette période 1850-1852, se félicitent toutefois régulièrement de l’effet bénéfique produit sur les populations des communes par les tournées qu’ils effectuent en compagnie des préfets apostoliques bientôt devenus évêques. 

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