1830-1848

Les mots « abolitionisme » et « abolitioniste » (avec un seul n, à l’anglaise, car ces termes ne sont encore qu’une transcription de leurs équivalents britanniques) n’apparaissent dans le Dictionnaire de l’Académie française que dans le Supplément de l’année 1835, en tant que « mots nouveaux nés des orages politiques ». La définition est la suivante : « partisans de l’abolition de l’esclavage des Noirs en Amérique ; système, doctrine, principes qu’ils soutiennent ».

Les esclaves, premiers antiesclavagistes

Les premiers établissements de conquérants et colons espagnols, portugais, hollandais, anglais et français aux Amériques connaissent dès leurs débuts révoltes et fuites d’esclaves, construction de villages fortifiés de fugitifs et nécessité de lancer contre eux battues et expéditions militaires. Ces phénomènes de résistance, parmi bien d’autres, ne laissent pas de traces écrites, sinon dans les témoignages de militaires, d'administrateurs et de certains voyageurs. L’histoire ne leur attribue pas d’autre qualificatif que ceux de révoltés, rebelles, insurgés, fugitifs, cimarrons, marrons, tous provocateurs de troubles dans un ordre colonial bien fragile malgré ses troupes de ligne, ses chasseurs de nègres marrons, ses chiens dressés tout spécialement pour cette tâche, ses châtiments dont la gamme de cruautés atteint très tôt un redoutable degré d’inhumanité. Les abolitionnistes occidentaux eux-mêmes ne reconnaissent pas de sens et de qualité antiesclavagiste à ceux mêmes qui refusent le système dans lequel ils sont englués. Il s’agit pourtant bien de combats contre l’esclavage. Quilombos et palenques, grands camps de nègres cimarrons des Amériques, résistent parfois des décennies, voire plus d’un siècle aux assauts des troupes coloniales, reconstituant villages et zones agricoles à l’écart des territoires des plantations régies par l’esclavage.

Enfin, l’emploi des mots abolition et émancipation implique une intervention extérieure, celle d’abolitionnistes et d’émancipateurs. Ces mots sont commodes, mais réducteurs, laissant de côté une dimension fondamentale des sociétés coloniales en question, celle des esclaves eux-mêmes, de la tension sociale incessante que toute manifestation de refus du système de leur part génère pendant des siècles.

Ordre et oubli du passé

Moralité, prudence économique, réserve et circonspection sont les maîtres mots de l’attitude d’une majorité de ceux qui expriment publiquement leur sentiment au sujet de la suppression de l’esclavage avant 1848. Toute proposition d’abolition ne prévoyant ni délai d’apprentissage ni versement d’une indemnité aux colons est qualifiée de source d’échec, voire de ruine économique, de danger pour l’ordre public, de « retour à la barbarie » et de perte des colonies. Après l’émancipation, des reproches d’imprévoyance, de précipitation sont immédiatement adressés à la commission d’abolition, à son président Victor Schœlcher et, indirectement, aux hommes du Gouvernement provisoire.

Les mots de l’émancipation sont pourtant ordre, travail, famille, oubli du passé, réconciliation sociale et reconnaissance à l’égard de la République émancipatrice. Les proclamations des gouverneurs, des commissaires généraux de la République de 1848, les instructions qu’ils reçoivent regorgent d’un vocabulaire tout aussi coercitif, autoritaire que paternaliste. Les rapports que Victor Schœlcher rédige à l’intention du Gouvernement provisoire pour présenter les travaux et décisions de la commission d’abolition de l’esclavage laissent une impression multiple de revendication des droits de l’homme pour la « réparation d’un crime de lèse-humanité », certes, mais aussi d’unique salut par la discipline et l’ordre dans le travail. De fait, les décrets annexes à celui de l’émancipation consolident dans leurs moindres détails les cadres très rigides d’une réorganisation de la vie sociale sans esclavage et de renforcement du système colonial.