1840-1847

Les conseils de planteurs s’estiment alors « livrés à leurs ennemis » : les abolitionnistes complices de l’Angleterre d’une part, les représentants des départements du nord et de l’est de la France producteurs de sucre de betterave d’autre part. Le conseil colonial de la Martinique perçoit même la commission parisienne comme un « tribunal » dont il ne peut « attendre qu’une sentence de mort ». La Chambre va ainsi, selon les planteurs martiniquais, mettre un terme à « deux cents ans de prospérité et de richesses » et, en abolissant l’esclavage, leur substituer « la paresse, l’oisiveté la plus absolue, l’abandon de toute culture propre à établir des échanges entre la métropole et les colonies ». Pire encore, elle « ramènera au sein de la civilisation la barbarie de l’Afrique ».

Tocqueville, rapporteur du projet d’émancipation de Victor Destutt de Tracy à la Chambre des pairs, souligne la contradiction des planteurs des colonies qui prétendent que le régime des esclaves s’est « adouci » depuis le début des années 1840, qu’il n’est donc pas nécessaire de le modifier, mais qui se plaignent chaque jour de leur endettement, de leur appauvrissement inéluctable. En séance du 31 mai 1845 à la Chambre des députés, il indique que les esclaves des colonies françaises sont « malheureux et misérables jusqu’à la mort » face à des maîtres hantés par la menace du poison et de l’incendie.

Le comte de Montalembert, lui-même membre d’une famille de planteurs de Saint-Domingue, s’étonne de l’ardeur que l’on met en France à « défendre le statu quo colonial », dans un pays qui a détruit quelques années auparavant « jusqu’aux derniers principes de l’aristocratie politique ».

Le ministère fait voter des aménagements de l’esclavage – les lois de juillet 1845 et juin 1846, très voisines des mesures prises quinze à vingt ans plus tôt à Londres par le Colonial Office pour les British West Indies – pour reculer l’échéance de l’émancipation, mais son administration freine le mouvement et bloque les rouages de leur mise en application. Les ordonnances royales du 5 janvier 1840 sur l’instruction et le patronage des esclaves, du 16 septembre 1841 sur le régime disciplinaire auquel ils étaient soumis, enfin la loi du 18 juillet 1845, relative au « régime des esclaves dans les colonies » et les mesures prises en 1846 pour l’application de la nouvelle réglementation de l’instruction des esclaves ou concernant les peines applicables en cas de châtiment – la peine du fouet ne serait plus infligée en public et serait supprimée pour les femmes – sont considérées par les planteurs et leurs délégués comme des mesures dangereuses pour le maintien de l’ordre. Les conseils coloniaux s’empressent d’ailleurs de ne pas rendre leur application systématique et obligatoire.