1830-1848

Les argumentations développées par les abolitionnistes sont en fait souvent soucieuses de ne pas porter atteinte aux intérêts économiques en jeu. S’ils sont régulièrement accusés de faire le jeu de la concurrence britannique par leurs adversaires, ils le sont aussi de faire peser une menace irréversible sur la prospérité des colonies, de la marine marchande comme de l’ensemble des industries liées au commerce colonial. Plusieurs d’entre eux prennent toutefois l’initiative de transmettre à leurs contemporains des descriptions fidèles de la servitude et de montrer les réalités de l’esclavage.

Les témoins sont rares, mais les témoignages sont courageux. Il est en effet malvenu d’oser, pendant la première moitié du XIXe siècle, porter la moindre critique sur le régime colonial et le système esclavagiste. Les ecclésiastiques qui s’aventurent à donner leur avis et à résister aux injonctions des gouverneurs sont immédiatement expulsés des colonies dans lesquelles ils exercent. Quelques magistrats et un gendarme ayant passé plusieurs années en poste en Guadeloupe et en Martinique rendent leurs témoignages publics. Ils sont présents dans ces colonies au moment où des révoltes éclatent, où les menaces de rébellion sont permanentes et où le régime judiciaire est en mutation. Le déroulement des procès des « hommes de couleur » libres Bissette, Volny et Fabien entre 1824 et 1827 provoque une réforme de l’organisation de la magistrature coloniale par des ordonnances royales en 1828. Il a alors semblé urgent de rendre la magistrature coloniale plus indépendante à l’égard des planteurs. La réforme interdit notamment aux magistrats d’être liés de manière familiale à ces derniers et de posséder des terres aux colonies.

Témoins

Xavier Tanc, Adolphe Juston et Jean-Baptiste Rouvellat de Cussac entreprennent, en tant que juges, de fournir les preuves de leurs descriptions des conditions de vie des esclaves et des abus de pouvoir des planteurs.

Un lieutenant de gendarmerie en poste en Martinique, Joseph France, publie une synthèse des rapports qui lui sont faits sur les sévices infligés aux esclaves et les abus de pouvoir et de cruauté auxquels se livrent certains maîtres de plantations. Il désire ainsi, dans La vérité et les faits ou l’esclavage à nu, « payer (son) tribut à la vérité et à l’humanité ».

Xavier Tanc, originaire des Hautes-Alpes, est destitué en 1834 pour avoir dénoncé certaines pratiques de ses confrères magistrats des colonies. Juge de paix à Capesterre en Guadeloupe en 1830, il consigne ses observations et publie en 1832 De l’esclavage aux colonies françaises et spécialement à la Guadeloupe. « Quel pays suis-je donc venu habiter ? » se demande-t-il face au « despotisme général » qu’il constate dès son arrivée. Il s’est « juré de ne point borner (sa) compassion à des larmes stériles, mais de venir élever une voix courageuse contre une tyrannie, si peu en rapport avec les lois d’un peuple libre et qui se dit protecteur des opprimés ».

C’est au ministre de la Marine et des Colonies que s’adresse Adolphe Juston en 1832 dans une Lettre d’un magistrat de la Guadeloupe, pour rendre compte de sa conduite et pouvant servir de mémoire à consulter.