1830-1848

Quant à Jean-Baptiste Rouvellat de Cussac, qui exerce depuis 1829 comme magistrat en Guadeloupe et en Martinique, il est lui aussi rappelé en France pour insoumission aux « règles » locales. Schœlcher recommande à son éditeur, Antoine-Laurent Pagnerre, son manuscrit intitulé Situation des esclaves dans les colonies françaises. Rouvellat de Cussac constate que les abolitionnistes n’ont jusqu’alors « rien obtenu », qu’« on est en route depuis plus de cinquante ans, et l’on semble se trouver encore au point de départ ». Son objectif est de « faire apprécier la nécessité qu’il peut y avoir de changer dans nos colonies un état social devenu la honte d’une nation que la douceur de ses mœurs et ses lumières (on)t depuis si longtemps placée à la tête de la civilisation européenne ». Lui aussi affirme devoir à ses contemporains « vérité et justice » puisqu’on se donne « beaucoup de soin, observe-t-il, dans nos Antilles, afin que tout ce qui s’y passe de relatif aux esclaves soit ignoré en France, et pour ensevelir des faits révoltants dans l’oubli le plus profond ». Il est en outre l’un des rares témoins à avoir des contacts directs avec les esclaves eux-mêmes.

Jean-Baptiste ROUVELLAT DE CUSSAC, Situation des esclaves dans les colonies françaises, Paris, Pagnerre, 1845, extraits. 

Cyrille Bissette, quant à lui, publie dans la Revue des Colonies des articles d’analyse de la vie sur les plantations, des châtiments infligés aux esclaves, de la vie des nègres marrons de Guadeloupe et de Martinique. Chacune de ses livraisons contient de petites estampes représentant les scènes évoquées. Fin 1847, il édite un fascicule intitulé Martyrologe colonial. Tableau de l’esclavage aux colonies françaises qu’il présente à Guillaume de Felice en ces termes : « On ne lit aujourd’hui que des livres à images, lorsqu’ils ne sont pas trop volumineux ». Il a donc choisi de « reproduire par des images, le tableau de l’esclavage » dans les colonies, espérant ainsi faire « lire et comprendre » la cause des abolitionnistes.

Bissette adopte en fait une stratégie identique à celle d’Auguste de Staël lorsqu’il achète et expose en 1825, pour le comité pour l’abolition de la traite négrière de la Société de la morale chrétienne, tous les modèles de fers et entraves d’esclaves qu’ont pu lui proposer les boutiques du port de Nantes.

Réticences

La réserve et la relative frilosité des propositions émises par les abolitionnistes français s’explique, par ailleurs, par le fait qu’ils sont bien souvent personnellement impliqués dans un processus gouvernemental de transformation des colonies en tant que membres de commissions ou chargés de missions ministérielles. Seuls quelques-uns d’entre eux veulent élever une voix différente en portant témoignage public. Proposer la suppression de la servitude revient, aux yeux de l’opinion sensibilisée aux questions coloniales, à mettre en péril la position diplomatique et commerciale française face à la concurrence britannique. C’est dire les relatives faiblesses de leurs arguments face aux enjeux économiques rappelés dans tout débat. Rares sont ceux qui se lancent dans une attaque en règle de l’argumentation économique pro-esclavagiste.

En outre, certains antiesclavagistes se montrent sensibles aux préjugés que les planteurs et leurs délégués nourrissent à l’égard des esclaves. Beaucoup estiment en effet que les esclaves ne sont guère aptes à mesurer le prix de leur liberté et à continuer de travailler après leur émancipation. Le maintien en servitude pendant quelques décennies, même après l’interdiction de la traite, permettrait de ménager une période de « préparation », de « moralisation » des esclaves, pour reprendre le terme si souvent utilisé à cette époque : c’est là quasiment un acte de philanthropie. Ainsi les projets d’émancipation progressive apparaissent-ils comme sages et préférables à toute décision hâtive et précipitée.

Enfin, il convient de signaler qu’aucun abolitionniste du XIXe siècle ne remet en cause le principe même d’expansion coloniale et de réduction des populations des territoires occupés au statut de peuples colonisés. L’information ne manque pourtant pas. De toutes parts sont publiés chiffres et évaluations, arguments et projets. Les réformateurs sociaux, socialistes, « utopistes » du XIXe siècle s’expriment relativement peu au sujet de l’esclavage et de la colonisation, estimant qu’une savante organisation associative mettra fin, là comme ailleurs, aux injustices sociales, et que la colonisation de terres et de peuples nouveaux apportera le progrès social. 

Louis Blanc, « De l’abolition de l’esclavage aux colonies », in Revue du Progrès, 1840 

Démocratie Pacifique, Paris, 26-27 avril 1847, p. 1