1820-1848

Si la société antiesclavagiste britannique, quels qu’aient été les titres qu’elle a revêtus, a ses grandes figures, ses orateurs et ses militants universellement connus, les sociétés créées en France au XIXe siècle – Société de la morale chrétienne et Société française pour l’abolition de l’esclavage – sont des groupements d’individualités qui donnent difficilement unité et cohérence à leur action. Ils n’entreprennent d’ailleurs aucune campagne d’envergure au niveau national. La société abolitionniste française envisage essentiellement des actions d’ordre parlementaire et des publications dont une revue, L’Abolitioniste français (anglicisme).

Par ailleurs, la France ne compte que peu d’abolitionnistes à plein temps. Seuls Victor Schœlcher et Cyrille Bissette consacrent quasiment leur vie à la cause. Les postes de direction de la société antiesclavagiste britannique sont par contre des fonctions à plein temps et rémunérées, ce qui explique l’incomparable efficacité de son action.

L’entrée en vigueur de l’Abolition Bill britannique depuis le 1er août 1834 et les campagnes antiesclavagistes menées par les Britanniques en France ont toutefois conféré une nouvelle impulsion aux initiatives françaises en matière d’abolition de l’esclavage. Le ministère de la Marine met au point pendant l’été 1835 un « plan d’émancipation pour parer aux questions qui pourront être posées par les Chambres au gouvernement ». Considérant qu’il convient de ne pas « donner prématurément la liberté » à des esclaves qu’il n’estime pas prêts à la recevoir, Saint-Hilaire, directeur des Colonies, demande qu’il ne soit pas communiqué aux délégués des planteurs dont on redoute l’hostilité systématique. Il recommande un « silence absolu » sur ce « plan d’émancipation graduelle » qui déclarerait libres tous les enfants âgés de douze ans au 1er janvier 1838 et ceux qui naîtraient après cette date. Une indemnité serait versée aux planteurs pour le « patronage » de ces enfants qui n’auraient plus un statut d’esclaves mais d’« engagés » jusqu’à l’âge de vingt ans. À la Chambre des pairs, le 7 mai 1836, Montalembert demande « si le temps n’est pas venu de soumettre à un examen sérieux et solennel cette question » et interroge l’auditoire :

« Il s’agit de savoir combien de temps 200 000 nègres français pourraient rester esclaves au milieu de 900 000 nègres anglais déclarés libres ? Combien de temps, dans un archipel où les îles sont presque en vue les unes des autres, la population sera dans les unes, dotée des bienfaits de la famille, de la propriété et de la liberté, et dans les autres sera soumise à un esclavage qui, jusqu’à présent, n’a subi que de très légères modifications ? ».

« La classe des esclaves, classe d’hommes aussi »

Cependant, les pétitions en faveur de l’abolition se succèdent, recueillant un nombre variable de signatures, mais bénéficiant de publication dans divers journaux. La Chambre des pairs, la Chambre des députés, les conseils généraux sont tout d’abord sollicités par la pétition de la Société des hommes de couleur, fondée à Paris par C. Bissette, Louis Fabien et Jean-Baptiste Volny, qui demande l’émancipation des esclaves des colonies françaises « dans un temps aussi court que possible ». Initiative renouvelée en décembre 1832, sollicitant « l’amélioration du sort des esclaves aux colonies ». Les « hommes de couleur libres » ayant obtenu la reconnaissance de droits civiques et politiques, demandent aux députés de se pencher sur « la classe des esclaves, classe d’hommes aussi »… En 1836, un groupe de libres originaires de Saint-Pierre en Martinique réclame l’émancipation afin que soit économisé le coût des forces de l’ordre envoyées dans les colonies pour la répression des troubles et révoltes d’esclaves.

Des ouvriers de Paris et de Lyon adressent au Parlement des pétitions pour l’abolition, déclarant « obéir au grand principe de la fraternité humaine ». Le comité protestant des Dames de Paris, la Société française pour l’abolition de l’esclavage, les protestants du journal Le Semeur, Cyrille Bissette associé au pasteur Guillaume de Felice font de même. En 1846, les planteurs de l’île de Saint-Martin demandent aux députés la suppression de l’esclavage dans l’île, afin d’éviter le marronnage de leurs esclaves vers les îles anglaises toutes proches, où la liberté est proclamée depuis huit ans.