1830-1848

Si l’on tente de caractériser le personnage en quelques mots, on s’aperçoit qu’il est intervenu dans quasiment tous les grands combats et thèmes de réflexion sur la société au XIXe siècle.

Autodidacte, il quitte le parcours scolaire à l’âge de quinze ans et est alors employé à la fabrique et à la boutique de porcelaines de luxe de son père jusqu’à la mort de ce dernier en 1832. Il voyage dans toute l’Europe dans les années 1830, nouant alors une grande amitié avec l’écrivain Ernest Legouvé, qui lui conseille de devenir un spécialiste de l’esclavage et surtout du combat pour sa suppression. Schœlcher, à cette époque, est aussi très tenté par la critique musicale et artistique. Il fréquente les milieux et salons républicains, ainsi que les loges maçonniques. Il se lance bientôt dans une série de publications, articles et ouvrages sur la question de l’esclavage, établissant des liens très réguliers avec des correspondants des colonies issus de la catégorie des « libres de couleur », essentiellement membres des loges maçonniques locales. Fondateur d’un journal socialiste en 1839, La Démocratie, par lequel il vise à fédérer ce courant politique, mais dont seul paraît le spécimen, Schœlcher s’associe à un ensemble d’initiatives républicaines, aux publications de l’éditeur Laurent-Antoine Pagnerre ou de Pierre Leroux.

En 1845 il voyage en Méditerranée, de l’Égypte jusqu’à la Turquie, souhaitant y étudier les statuts d’esclaves, périple à l’issue duquel il publie L’Égypte en 1845. Histoire de l’esclavage pendant les deux dernières années, en 1847, est un épais compte-rendu de l’ensemble des affaires de sévices illégaux infligés aux esclaves qui ont donné lieu à des procès intentés à des planteurs ou à leurs commandeurs, construit à partir des rapports que lui envoient régulièrement certains magistrats locaux.

En 1847, il part pour l’Afrique de l’Ouest, le Sénégal et la Gambie pour y étudier le sort des esclaves, voyage dont il revient le 3 mars 1848. François Arago, ministre de la Marine, fait appel à lui en tant que secrétaire d’État chargé des Colonies en mars 1848. Il préside la commission d’abolition de l’esclavage qui élabore les décrets du 27 avril puis se présente aux élections législatives : il est élu représentant de la Martinique puis de la Guadeloupe à l’Assemblée nationale.

L’exil

Le coup d’État du 2 décembre 1851 et le régime de Louis Napoléon Bonaparte le contraignent à un exil de dix-neuf ans. Ses activités à Londres sont essentiellement consacrées à la musicologie. Il devient un spécialiste reconnu de Haendel, dont il publie une biographie en 1857, et collectionne un ensemble de manuscrits et partitions. Il rentre à Paris en août 1870. Pendant la Commune de Paris, il est présent, en tant que colonel d’une légion d’artillerie de la Garde nationale, au pied de la butte Montmartre au début du siège, le 18 mars, mais tente surtout d’intervenir en tant que « conciliateur », lançant des appels à « la suspension d’armes » et à « l’amour de l’humanité » une semaine avant la Semaine sanglante qui met fin à la Commune en mai 1871. Il prône, pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, avec Victor Hugo, les États-Unis d’Europe. 

Une politique de colonisation

Dans les colonies, les débats apparus en 1848-1849 entre schoelcheristes et bissettistes, partisans en Martinique de Bissette, l’« homme de couleur » allié des colons considéré en Guadeloupe comme un traître, attirent vers les urnes 65 à 70% des électeurs inscrits. Ils ne sont plus que 11% lors des scrutins de 1871, avant de remonter légèrement, et surtout, de manifester une nette rupture entre des débats politiciens et les réalités vécues par la population. Le décalage ne fait que s’accroître, malgré quelques épisodes anecdotiques locaux, entre représentation politique coloniale et électeurs potentiels aux prises avec les véritables enjeux de la politique coloniale française qui n’a cure de leurs avis.

À son retour d’exil en 1870, à la fin du Second Empire, Schœlcher, réélu en avril 1871 en Martinique puis sénateur inamovible en 1875, devient une référence en matière de politique coloniale. S’il s’implique encore dans la dénonciation des pratiques de traite et de survie de l’esclavage, il porte également un regard rétrospectif sur les deux décennies qui ont suivi l’abolition de l’esclavage, au cours desquelles, proscrit politique, il n’a pu agir sur la gestion des affaires coloniales des lendemains d’abolition. Il dénonce les arrêtés sur la police du travail et l’ensemble de la réglementation d’encadrement et de contrôle des nouveaux libres mise au point dans les années 1850 en Guadeloupe et en Martinique en tant qu’« attentats à la liberté individuelle ». Lors de sa participation à la commission du travail colonial, en 1872-1873, il déplore la législation du travail dans les colonies, maintenues hors du droit commun. Les colonies ne sont plus alors, selon lui, que « des chantiers », les hommes n’étant considérés que comme des « manches de pioches »… Quant à la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie en février 1853, il considère l’événement en tant que « vol à main armée » qui « conduirait au bagne dans tout pays civilisé »… C’est toutefois, jusqu’à la fin du XIXe siècle, au nom des principes républicains et de l’assimilation coloniale dont ils sont selon lui porteurs, comme au nom du « marché » qui s’ouvre ainsi à l’Europe qu’il défend la politique de colonisation, ses ambiguïtés et ses contradictions.