1787-1800

La création

C’est en février 1788 qu’est créée la Société des Amis des Noirs à Paris, à l’initiative de Jacques-Pierre Brissot. Il s’agit du premier organe fondé en France contre la pratique de la traite négrière. Créée à la suite et sur le modèle de la société équivalente fondée à Londres un an plus tôt, en mai 1787, elle illustre bien le constat d’une influence idéologique française et de la prépondérance des initiatives anglaises. Brissot a séjourné à Londres en 1787 pour fuir les effets d’une lettre de cachet. Il en est revenu persuadé du bon droit des revendications d’un parlementaire abolitionniste tel que William Wilberforce, qui exerce par ailleurs en France une réelle influence, avec Thomas Clarkson et Granville Sharp. Ces derniers ont fondé à Londres, en mai 1787, la Société des amis en s’inspirant des principes et des règles de liberté et d’égalité émis par les écrivains français des Lumières, mais aussi par les Quakers. Un séjour aux États-Unis a en effet sensibilisé Brissot aux arguments antiesclavagistes de ces derniers. Il fonde la société française avec le concours d’Étienne Clavière, financier protestant de Genève, de Condorcet, qui rédige les statuts, de Mirabeau, qui assure la diffusion des informations destinées au public par une succession d’articles et de nouvelles publiés dans son journal Analyse des papiers anglais. Le pasteur Benjamin Sigismond Frossard et Lafayette, La Rochefoucauld, Béthune-Charost, Duport, d’Aiguillon, Sieyès, Lameth, Pastoret et l’Abbé Grégoire s’associent également à l’entreprise. L’abolitionniste Thomas Clarkson, présent à Paris au moment de la fondation, dispense conseils et recommandations.

Les Amis des Noirs ne demandent pas la suppression de l’esclavage. Ils limitent leurs revendications à la suppression de la traite négrière, estimant que réclamer l’interdiction des deux phénomènes aboutirait à un échec global. Brissot indique dans Le Patriote français du 24 août 1789 : « Non seulement la Société des Amis des Noirs ne sollicite point en ce moment l’abolition de l’esclavage, mais elle serait affligée qu’elle fût proposée. Les Noirs ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; il faut les y préparer : telle est la doctrine de cette Société ».

Les propositions

La raison profonde de ce refus paradoxal de la suppression de l’esclavage de la part de sociétés abolitionnistes est en fait d’ordre tant économique que politique. Abolitionnistes britanniques et français sont persuadés qu’une mesure de suppression de l’esclavage serait, dans leurs colonies respectives, prématurée et qu’elle mettrait en péril une organisation économique dont la prospérité était éprouvée depuis deux siècles. À la fin du XVIIIe siècle, en effet, les bénéfices tirés de la traite négrière par les armateurs des grands ports de la côte atlantique européenne atteignent des records. Par ailleurs, tous les abolitionnistes s’accordent à penser que les esclaves seraient dans l’incapacité de jouir d’une liberté dont ils méconnaissent le sens. Les lobbies de planteurs, d’armateurs et de commissionnaires du commerce colonial trouvent là un appui inattendu certes, mais bien réel, à la thèse qu’ils développent si souvent de l’esclave bienheureux d’avoir échappé, aux Amériques, à la « barbarie » qu’il aurait connue en Afrique. Ceci explique sans doute qu’aucun débat économique de fond n’ait jamais été ouvert entre partisans de la suppression de la traite négrière et de l’esclavage et leurs adversaires. On dénonce les abus de l’esclavage, abus de travail, abus de châtiments, abus dans la négation des droits de l’homme, mais on ne demande pas la suppression radicale du phénomène, on ne propose pas d’autre forme d’organisation économique des colonies. Pourtant, la seconde Société des Amis des Noirs, qui fonctionne entre 1796 et 1799, ajoute « et des colonies » à son titre, affichant nettement son ambition de contribuer à la mise en valeur et à l’extension des terres conquises et possédées par la France.