1730-1780

En France, Montesquieu estime l’esclavage « contre nature » dans « certains pays de la terre », mais utile dans d’autres. Il juge les colonies « nécessaires à la nation » et les esclaves « nécessaires aux colonies ». Dans De l’esprit des lois, l’ironie et la contradiction du propos servent l’argumentation antiesclavagiste aux yeux de certains lecteurs, cependant que d’autres y voient un double discours et, en fait, un auteur persuadé, certes, que « les peuples d’Europe (ont) exterminé ceux de l’Amérique », mais aussi que « le sucre serait trop cher si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves ». Le Candide de Voltaire s’indigne du sort réservé à un Nègre esclave du Surinam et du fait que les esclaves de Saint-Domingue « abrègent leur vie pour flatter nos appétits nouveaux » en sucre, en café ou en plantes tinctoriales diverses. Il signale à ses contemporains que les esclaves « sont hommes comme nous » mais que s’ils veulent s’enfuir, « on leur coupe une jambe », commentant : « Après cela, nous osons parler du droit des gens ».

Jean-Jacques Rousseau, qui juge dans le Contrat social que « ces mots, esclavage et droit, sont contradictoires, ils s’excluent mutuellement », dénonce toute entreprise coloniale dans le Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes (1754) et dans le Discours sur l’économie politique qu’il rédige pour l’Encyclopédie, paru en 1758.

Après la parution de l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes publiée par l’Abbé Raynal en 1770, ou des Réflexions sur l’esclavage des Nègres par Condorcet sous le pseudonyme de Joachim Schwartz en 1781, l’initiative de l’action auprès du gouvernement vient d’Angleterre. Les écrits de Diderot, du chevalier de Jaucourt, de Rousseau, de Condorcet, d’Olympe de Gouges ou de Grégoire contre l’esclavage demeurent, jusqu’au XXe siècle et aux grandes résolutions de l’ONU., des sources inépuisables d’arguments. À la fin du XVIIIe siècle, une cinquantaine de cahiers de doléances, rédigés en vue de la tenue des États généraux, estiment nécessaire la suppression de l’esclavage dans les colonies.

Les voix qui s’élèvent ainsi au XVIIIe siècle sont celles des précurseurs d’une seconde phase du courant abolitionniste français, qui se développe après 1820.