1790-1840

À la fin du XVIIIe siècle, le trafic de traite humaine à partir des côtes africaines fait l’objet d’interdictions que les négriers contournent par des réseaux et circuits illégaux difficilement contrôlés et réprimés, jusqu’à la fin du siècle suivant. Le Danemark annonce en mars 1792 une prochaine interdiction de la traite : la mesure entre en vigueur le 1er janvier 1803. Aux États-Unis, le Congrès décide l’interdiction de la traite en 1794. C'est chose faite le 1er janvier 1808 après approbation du Sénat et de la Chambre des représentants. Le 23 mai 1806, l’Angleterre interdit la traite à ses navires nationaux, mesure qui devient effective le 25 mars 1807. Cette décision est l’aboutissement de la campagne menée au Parlement de Londres depuis 1788 par William Wilberforce.

Cependant, la courbe de la traite humaine à partir de l’Afrique atteint des sommets dans les deux dernières décennies du XVIIIe siècle, puis à nouveau dans les années 1820. Au Congrès de Vienne, les signataires de la déclaration du 8 février 1815 s’engagent à interdire cette pratique à leurs navires nationaux, mais aucun délai ni aucune procédure n’ont été fixés. Ils ont pourtant estimé qu’il devait être mis fin à un « fléau qui a si longtemps désolé l’Afrique, dégradé l’Europe, et affligé l’humanité ».

Les circuits de traite illégale deviennent de plus en plus nombreux et complexes. Des navires plus petits, plus rapides, effectuent les rotations. Les conditions de détention et de traversée transatlantique sont plus éprouvantes encore pour les captifs dont le taux de mortalité peut dépasser les 35%. Certaines côtes des Amériques et des Caraïbes – le Brésil, Saint-Thomas, Saint-Barthélemy, Cuba, par exemple – deviennent des repères peu inquiétés de transferts de captifs vers les colonies espagnoles, françaises, néerlandaises et vers les États-Unis. Le trafic transatlantique illégal, au XIXe siècle, a pu être estimé à quatre millions de personnes.

Premiers arguments antiesclavagistes

En France, Mirabeau prononce devant la Société des Amis des Noirs, en mars 1790, un discours rédigé collectivement contre la traite humaine à partir des côtes africaines. Un texte pour lequel le Britannique Thomas Clarkson a transmis de nombreux arguments et documents, mais que l’orateur n’a pu prononcer devant l’Assemblée nationale. C’est à cette occasion qu’il fait réaliser la maquette du navire négrier chargé de captifs, construite à partir du plan du Brookes diffusé par Clarkson. L’Assemblée nationale n’entend pas les projets d’abolition de la traite humaine qui lui sont proposés. C’est en vain que la Société des Amis des noirs soumet une adresse à l’assemblée en février 1790 pour l’« abolition de la traite des noirs ». Si la Convention a supprimé les primes à la traite en juillet 1793 et voté l’abolition de l’esclavage en février 1794, elle n’a pas interdit un trafic qui continue alors de se développer de manière de plus en plus bénéfique dans les ports de France. Le 20 mai 1802, le décret qui « maintient » l’esclavage dans les colonies françaises conformément à « la législation antérieure à 1789 » ne mentionne pas la traite, dont l’interdiction n’a jamais été officiellement évoquée. Sa suppression décrétée par Napoléon Bonaparte pendant les Cent-Jours, le 29 mars 1815, est une stratégie à l’égard de l’Angleterre, à l’issue du Congrès de Vienne, qui reste sans effet.

Les publications et arguments se sont pourtant multipliés, dénonçant le crime du trafic humain. Le Chevalier Louis de Jaucourt, dans l’article Traite des Nègres qu’il rédige pour l’Encyclopédie (volume de 1755), indique que « si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n'y a point de crime, quelque atroce qu'il soit, qu'on ne puisse légitimer ». L’ouvrage de l’abbé Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, paru en 1780, dénonce « ces Européens établis dans les isles de l’Amérique (qui) vont chercher des cultivateurs en Afrique ». Benjamin Sigismond Frossard s’est adressé à la Convention en décembre 1792 pour estimer que « la traite des Nègres est le plus grand des crimes qu’un gouvernement puisse tolérer et qu’un homme puisse commettre » et rappeler à cette assemblée les termes de la Déclaration des droits de l’homme : « Tous les hommes naissent et demeurent libres ».